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Anselme Laugel et Nicolas Stoskopf

Un point de vue de 1913 sur la Neustadt


À l’heure où on célèbre à juste titre la Neustadt, il n’est pas inintéressant de prendre connaissance de points de vue divergents. Celui-ci a été publié en 1913, dans un ouvrage destiné  aux « étrennes de 1914 », Trois étapes de la vie de Strasbourg. Il n’était pas à joindre au dossier adressé à l’UNESCO pour le classement de la Neustadt au patrimoine de l’Humanité…


« Telle qu’elle est aujourd’hui, la ville de Strasbourg ne possède plus aucune homogénéité et se compose, en réalité, de deux villes juxtaposées et présentant des caractères absolument différents. La vieille ville, aux rues étroites et tortueuses, forme toujours la partie intéressante et pittoresque de la cité ; c’est là qu’on trouve les vieux logis, à la fois simples, avenants, distingués et conformes aux goûts d’une bourgeoisie plus soucieuse de se créer un intérieur selon sa condition et selon son cœur, que de faire étalage de luxe et d’orgueil ; c’est là qu’à chaque coin de rue se révèle un aspect imprévu et nouveau ; c’est là, enfin, que les maisons voisinent sans morgue, comme de braves commères qui n’ont pas de secrets les unes pour les autres et qui se plaisent à d’interminables bavardages.


Dans la nouvelle ville, au contraire, tout est compassé, solennel, monotone, banal et ennuyeux. Des voies rectilignes d’une désespérante longueur donnent libre carrière au vent qui souffle en tempête dans ces interminables couloirs. Des bâtisses uniformes, sans style et sans noblesse, se succèdent et se nuisent mutuellement ; car la caractéristique de ces nouveaux quartiers c’est que les laideurs seules dominent et rendent vaines les rares recherches d’originalité et de goût. Au lieu de nous apparaître comme de bonnes bourgeoises joviales, les maisons des nouveaux quartiers nous semblent des pécores arrogantes et sans grâce, tirant vanité d’atours empruntés et voulant en imposer à leur entourage.


Après que le tracé des rues et des places eût été réglé tant bien que mal, l’Administration municipale ne s’est plus occupée qu’à revendre le plus vite et le plus avantageusement possible, les terrains qu’elle avait été obligée d’acheter et ne se soucia ni des dispositions à prendre aux carrefours, ni de l’aspect général que devraient avoir les places, ni de ces mille détails qui rendent spirituelle et attrayante la physionomie des villes. Quoi de plus ennuyeux que la place Impériale, par exemple, qui n’est qu’un rectangle autour duquel sont placés régulièrement quelques cubes ? Chaque enfant aurait trouvé ça ; et il est désolant que des architectes ayant à leur disposition de l’espace et de l’argent, se soient contentés de solutions aussi banales que celles qu’imaginent les marchands de boîtes de constructions. Le trait caractéristique de tous les palais nouvellement bâtis à Strasbourg, c’est l’abus des ornementations prétentieuses, trop lourdes et hors d’échelle ; les détails n’ont ni grâce, ni élégance ; il y a presque toujours profusion de vases, de niches, de guirlandes, de médaillons, et cette profusion de mauvais goût nuit à l’effet de l’ensemble qui pourrait, quelquefois, être majestueux s’il était plus simple et plus discret.


L’étranger qui visite Strasbourg peut certainement jusqu’à un certain point, être séduit par l’ordonnance générale des nouveaux quartiers où tout est bien aligné à la prussienne, et d’apparence grandiose. Mais, nous autres, vieux Strasbourgeois, qui avons assisté à la lente éclosion de toutes ces choses, ne nous laissons pas éblouir par ce luxe qui nous étonne sans nous plaire. »


Ce texte est évidemment daté. On y perçoit un parti pris anti-allemand manifeste, mais de bon aloi puisque l’ouvrage est édité à Paris : que peut-on dire d’autres à un public français en 1913 alors que les bruits de bottes sont de plus en plus perceptibles ? On remarque aussi des métaphores sexistes sur les bourgeoises locales qui n’auraient plus cours aujourd’hui ! Son intérêt est néanmoins de témoigner de l’évolution du goût et des perceptions esthétiques : la place de la République (ex-impériale), un assemblement enfantin de cubes à la manière d’un jeu de construction ? Ce type de jugement sommaire est depuis belle lurette réservé à d’autres réalisations plus modernes et à d’autres quartiers de Strasbourg… Quant à l’auteur, ce n’est pas, loin s’en faut, un béotien dépourvu de capacités de jugement. Anselme Laugel, car c’est de lui qu’il s’agit, est au contraire très impliqué dans le mouvement artistique comme amateur d’art, mécène et cheville ouvrière du Cercle de Saint-Léonard, dont il a accompagné nombre d’initiatives.


Il termine néanmoins son propos de manière mi-prophétique, mi-fataliste sur le vieillissement à venir de la Neustadt : « Je n’ajouterai plus que quelques mots pour dire qu’à Strasbourg comme dans toute ville qui se respecte, il existe une association décrétée d’utilité publique, qui, sous le titre de Société du Vieux Strasbourg, s’est donnée la noble mission de veiller à la conservation des monuments du passé. La conservation des monuments du passé ! Que de pages éloquentes ont été écrites, depuis un demi-siècle, sur ce sujet ! Que de discours émouvants pour mettre la population en garde contre une sorte de rage aveugle qui, de temps en temps, s’empare d’elle ! Et cependant, jamais, on n’a autant détruit qu’à notre époque. (…) Et il en sera ainsi jusqu’à la fin des siècles : toujours des sociétés se créeront dans le but de conserver les vieilles villes, et toujours les vieilles villes seront démolies pour être remplacées par des villes neuves ; et ces villes neuves vieilliront à leur tour, et on voudra les conserver, et elles feront elles-mêmes place à des villes plus neuves encore. »

Ext. De Ganier-Tanconville, Fritz Kieffer et Anselme Laugel, Autrefois – hier – aujourd’hui, trois étapes de la vie de Strasbourg, Paris, Octave Beauchamp, 1913, p. 89.