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Famille de Dietrich

Conférence de Thierry BURKARD, Obernai, 25 novembre 2011

1) Demange DIDIER = Sonntag DIETRICH (1549 ? - 1623)

Commerçant aisé de Saint-Nicolas-de-Port, en Lorraine, Demange Didier s'installe très tôt en Alsace, probablement pour raisons religieuses, d'abord à Sainte-Marieaux-Mines (1559-1561), puis à Strasbourg, où il demande le droit de bourgeoisie en 1578. Il travaille auprès de Nicolas de Turckheim, marchand de papier et commerçant.

Il germanise son nom. Didier donne Dietrich et le prénom Demange (forme lorraine de Dimanche, dont l'étymologie signifie « jour du Seigneur », dies dominicus ) devient Sonntag, d'où le soleil (Sonne) qui figure désormais sur les armes des Dietrich et qu'on retrouve à la Léonardsau (Cadran solaire ci-contre). Le prénom de Dominique sera fréquemment donné dans la famille.

En 1617, à la mort de son épouse Anna Heller, qui appartenait à une famille patricienne, le patrimoine du ménage fut estimé à plus de 50 000 florins, ce qui plaçait déjà les Dietrich parmi les bourgeois les plus fortunés de Strasbourg.

2) Johann DIETRICH (1582 - 1639)

Fils du précédent, négociant, devient membre du Grand Conseil de la ville. Il est marguillier (Kirchenpfleger) de la paroisse luthérienne de Saint-Nicolas.

3) Dominique DIETRICH (1620 – 1694)

Grande figure de la famille Dietrich, fils du précédent, il voyage en France, fait des études juridiques à Leyde et à Padoue, entre au Grand Conseil en 1654, est élu ammeistre de la Ville en 1660 et constamment réélu tous les six ans jusqu'en 1684. Les ammeister sont des bourgeois qui exercent la réalité du pouvoir, sous l'autorité théorique des stettmeister, qui appartiennent à la noblesse.

Dietrich défend la politique de neutralité de Strasbourg contre les prétentions du Saint Empire et fait partie de la délégation qui négocie en septembre 1681 la « capitulation » rattachant la ville au royaume de France.

Malgré cette attitude relativement profrançaise, Dominique Dietrich se heurte à la politique religieuse de Louis XIV, qui rend la cathédrale de Strasbourg au culte catholique et s'efforce de favoriser les conversions en commençant par les classes dirigeantes (même si la révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, ne s'applique pas théoriquement à l'Alsace).

Dominique Dietrich est convoqué à Paris par le ministre Louvois en 1685. Entrevue dramatique où, selon la tradition familiale, Louvois aurait fait lire à Dietrich un passage de la Bible, extrait du premier Livre des Macchabées (ch. 2, v.17-18): « Tu es le premier et le plus puissant de cette ville et tu as beaucoup de fils et une grande parenté. Fais donc ce que le Roi t'ordonne, comme ont fait beaucoup dans tous les pays et les gens de Juda qui sont encore à Jérusalem, afin que toi et tes fils soyez parmi les amis du Roi et que vous soyez comblés d'or, d'argent et de cadeaux »

A quoi Dietrich aurait répondu, en continuant la lecture du livre sacré (v. 19-22) : « Mattathias répliqua d'une voix forte : Quand même toutes les terres obéiraient à Antiochus, que tous vinssent à abandonner le culte de nos pères et consentissent à se conformer aux commandements du Roi, moi, mes fils et mes frères, nous ne renierons pas la foi de nos pères. Que Dieu nous en préserve Car ce serait mal faire que d'abandonner la loi et la parole divines Nous n'écouterons pas les ordres du Roi. » Belle histoire mais peu vraisemblable : les livres des Macchabées, considérés par les protestants comme apocryphes, ne figurent pas (sauf erreur) dans la Bible de Luther.

Louvois fait exiler Dietrich au centre de la France, à Guéret (juillet 1685 - décembre 1687), sans même son valet. Le réfractaire ne répond pas aux lettres de Bossuet et rédige en 1686 sa très belle « confession de foi ».

Autorisé à rentrer en Alsace, il refuse de passer par Paris, où Louvois l'a de nouveau convoqué, et est accueilli en héros par ses coreligionnaires strasbourgeois.

Il est à nouveau exilé, cette fois à Vesoul (avril 88 - octobre 89), avant d'être enfin autorisé (sur intervention de la Dauphine) à rentrer chez lui, à condition de ne plus quitter son domicile, mesure qui perdure jusqu'à la mort de Louvois en 1691.

Il écoute les chants de sa paroisse St-Nicolas à partir de l'oriel de sa maison (20 quai St-N, ci-contre). Il se rend au culte en chaise à porteurs (prolongation de son domicile…). Il développe ses liens avec le pasteur Spener, fondateur du piétisme. Dominique Dietrich meurt en 1694, peu avant le rattachement définitif de Strasbourg à la France par le traité de Ryswick (1697).

4) Jean DIETRICH (1651 – 1740)

C'est le premier Dietrich à n'être plus seulement négociant, mais aussi banquier et métallurgiste.

Il voyage beaucoup (France, Allemagne, Pays-Bas, Angleterre), s'intéresse aux questions monétaires, sur lesquelles il sera consulté par le gouvernement à Versailles. La ferme de la Monnaie royale de Strasbourg lui est confiée en 1782. Il est donc apprécié par les plus hautes autorités au moment même où son père entre en conflit avec elles.

Jean Dietrich acquiert la Forge de Jaegerthal, au Nord de l'Alsace, avec beaucoup de terres et de bois autour, et y fait construire en 1685 le premier haut fourneau, qui fonctionnera pendant deux siècles. Dès cette époque, l'entreprise fournit des équipements militaires aux armées de Louvois.

Devenu riche très rapidement, Jean Dietrich acquiert en 1687 au nord de Strasbourg un domaine de 70 hectares, l'Englischer Hof, sur lequel, peu après sa mort, ses descendants édifieront un château (1749-1751). Ce Château d'Angleterre (ci-dessus) existe toujours à Bischheim et sert de centre d'éducation spécialisée. Certaines statues de ce domaine se retrouvent aujourd'hui à la Léonardsau (les « quatre Saisons »).

Jean Dietrich peut être considéré comme le fondateur de l'Entreprise De Dietrich.

Celle-ci prendra pour marque en 1778, par privilège du Roi, un cor de chasse (Jaegerhorn, ci-dessus), en rapport avec Jaegerthal ?) entourant un D majuscule. C'est le premier logo de l'histoire industrielle.

 

 

5 et 6) Jean-Nicolas (1716 - 1773) et Jean (1719 - 1795) de DIETRICH

L'ascension sociale continue. Les deux frères, petits-fils du précédent, ont été l'un et l'autre anoblis par le roi Louis XV en 1761, et également, en 1762, par l'empereur d'Allemagne, qui les nomment comte et baron. Ce sont des Européens avant la lettre.

Le premier est surtout banquier.

Le second, à la fois banquier et maître de forges, joue un rôle économique et politique très important, aussi bien à Strasbourg qu'au niveau national. Il est chargé par les autorités royales du financement des armées françaises pendant la guerre de Succession d'Autriche (1740 - 1748), puis pendant la guerre de Sept Ans (1756 - 1763) et fournit de l'armement (boulets de canon, ancres de marine, armes blanches). Il développe les installations de Jaegerthal, dont il est devenu seul propriétaire, et agrandit largement ses domaines : Oberbronn, Niederbronn, Reichshoffen, Ban de la Roche, Rothau, etc. Il est « le particulier de la province le plus riche en terres ». Il emploie 1500 ouvriers, dont 300 mineurs, et produit 21 000 quintaux de fer en 1789.

Après le château d'Angleterre, qu'il revendra en 1771, il fait construire en 1769 (par Salins de Montfort, selon la baronne d'Oberkirch) le superbe château de Reichshoffen (illustration), très inspiré du palais Rohan de Strasbourg. Sous la Terreur, il est considéré comme « suspect », emprisonné pendant un an, et ses biens sont placés sous séquestre. Mais il échappe au triste sort de son fils.

Sur le plan spirituel, Jean de Dietrich reste un protestant déclaré, mais touché par la philosophie des Lumières. Comte du Ban de la Roche, il apporte son aide à l'oeuvre du pasteur, éducateur et philanthrope Jean-Frédéric Oberlin (portrait ci-contre), qui exerce son ministère dans cette région déshéritée de 1766 à 1826.

Anecdote significative : Jean de Dietrich obtient du lieutenant général de police, Sartine, que sa femme, décédée en 1766 à Paris, soit accueillie à la chapelle de l'ambassade de Suède, avant d'être enterrée, bien que Française, au « cimetière des étrangers » !

Bonne conscience protestante : Jean de Dietrich peut déclarer à la fin de sa vie : « J'ai acquis ma fortune sans reproche, en rendant heureux des milliers de pauvres ».

7) Philippe Frédéric de Dietrich (1748 - 1793)

Fils du précédent, Frédéric de Dietrich est une grande figure du Siècle des Lumières (portrait ci-contre avec son épouse Sibylle Ochs et son fils Fritz). Extrêmement cultivé, ayant beaucoup voyagé, parlant plusieurs langues, protestant libéral lié à la franc-maçonnerie, féru de sciences (minéralogie, chimie), il passe son temps entre Paris et l'Alsace, entretient des relations suivies et une abondante correspondance avec les esprits éclairés de son époque, en particulier Lavoisier, Condorcet, Turgot, Malesherbes, La Fayette. Il entre à l'Académie des Sciences en 1786.

Sur le plan scientifique, il démontre en 1775 la nature volcanique du Kaiserstuhl, près de Fribourg. Il publie des traductions en français d'ouvrages de savants allemands et suédois. Il fonde avec Lavoisier les Annales de chimie. Il est nommé en 1785 commissaire du Roi pour les mines, les forêts et les « bouches à feu », ce qui fait de lui une sorte de ministre de l'industrie avant l'heure. Il prépare une monumentale Description des gîtes de minerai, forges et salines de France, restée inachevée, publiée en trois tomes entre 1786 et 1800 et qui a longtemps fait autorité. Elle contient un volume très complet sur l'Alsace, avec notamment un développement sur les activités de la manufacture de Klingenthal.

Sur le plan politique, il est favorable aux idées nouvelles et à une monarchie constitutionnelle. Il est élu Maire de Strasbourg en mars 1790. Le 26 avril 1792, il entonne à son domicile, place Broglie, le Chant de guerre pour l'Armée du Rhin qu'un jeune officier, Rouget de Lisle, vient de composer à sa demande et qui, apporté à Paris par les régiments venus du Midi, deviendra la Marseillaise (tableau célèbre).

Cependant, il se heurte aux Jacobins, l'aile dure de la Révolution, et, après la journée du Dix Août et les massacres de Septembre, il est cité à comparaître à Paris. Il se réfugie à Bâle, dans la famille de sa femme, et revient en France lorsqu'il apprend que ses biens sont mis sous séquestre. Jugé une première fois à Besançon, il est acquitté le 7 mars 1793, mais, considéré comme émigré, il est transféré à Paris et emprisonné à la Conciergerie où séjourne en même temps la reine Marie-Antoinette d'août à octobre 1993. Une plaque rappelle le nom de Diétricht Frédéric, noble. Peu après lui, son ami Lavoisier, fermier général, y sera à son tour incarcéré en mars 1794 et condamné à mort. (« La République n'a pas besoin de savants »…) Robespierre, que Dietrich sollicite en vain, le livre au Tribunal Révolutionnaire, présidé par Fouquier-Tinville.

Condamné à mort pour complicité avec les ennemis de la République, il est guillotiné le lendemain sur la place de la Révolution (la Concorde), le 29 décembre 1793.

8) Fritz de Dietrich (1773 - 1806)

Fils du précédent, brillant officier dans l'armée Kellermann, Jean-Albert-Frédéric de Dietrich, dit Fritz, est amené à démissionner en août 1793, au moment de l'arrestation de son père. (Ci-contre beau portrait du peintre Granet, élève de David, qui a donné son nom au musée d'Aix-en-Provence).

Fritz essaie alors de reprendre en main l'entreprise familiale, mais celle-ci va beaucoup souffrir de l'époque révolutionnaire : biens partiellement mis sous séquestre, ravages des occupations militaires (notamment autrichiennes), pénurie de main d'oeuvre à cause de la levée en masse, « grande fuite » des ouvriers et des cadres vers la rive droite du Rhin (qui a inspiré Goethe dans son poème Hermann et Dorothée). Fritz met en vente une partie de ses biens, sa seule priorité étant de reconstituer l'outil industriel. Il doit s'endetter considérablement. Mais il réussit à redresser la barre.

Il meurt à l'âge de 33 ans, laissant une veuve de trente ans, quatre enfants en bas âge et une succession encore déficitaire.

Amélie née de Berckheim (1776-1855, portrait ci-contre) semble avoir été une femme encore plus remarquable que sa mère que le cardinal de Rohan considérait comme une des trois femmes d'Alsace qui sachent « causer et non pas seulement parler » (les deux autres étant Madame de Dietrich et la baronne d'Oberkirch).

Amélie reprend les affaires, obtient l'aide des autorités françaises, impériales puis royales, et fondera ultérieurement, en 1827, avec ses jeunes fils et son gendre, Guillaume de Turckheim, la société « Veuve de Dietrich et Fils ». Elle peut être considérée comme une des premières grandes femmes d'affaires de l'histoire industrielle.

Tout cela ne va pas sans sacrifices : le domaine du Ban de la Roche a été mis en vente par Fritz. Amélie se sépare du château de Reichshoffen. Celui-ci passera entre diverses mains, dont la famille de Leusse, et sera partiellement brûlé en 1940. Racheté en 1950 par la firme De Dietrich et reconstruit, il abrite depuis 1967 la direction générale de l'entreprise ainsi qu'un précieux dépôt d'archives.

9) Albert de Dietrich (1802 – 1888)

A la tête de l'entreprise reconstituée par sa mère, Albert de Dietrich devient un des grands industriels de la France du Second Empire. Il a su tirer parti de l'extension du chemin de fer et, à la veille de la guerre de 1870, les trois quarts de l'activité de la firme sont consacrés à la fabrication de matériel ferroviaire.

Maire de Niederbronn, fidèle à la devise familiale Non sibi sed aliis (« non pour soi mais pour les autres »), Albert de Dietrich est typique de ces industriels alsaciens de confession protestante qu'on retrouve aussi à Mulhouse et qui pratiquent une politique sociale qu'on qualifierait aujourd'hui de paternaliste mais qui est appréciée de la population : construction de logements ouvriers, de temples et d'églises, distribution de bibles aux ouvriers et, devant la protestation du curé, de crucifix forgés sur place pour les ouvriers catholiques.

Le préfet du Bas-Rhin écrit :

« Monsieur de Dietrich est profondément religieux, homme d'ordre et de modération. »

Albert de Dietrich, qui épousera successivement les soeurs Octavie et Adélaïde de Stein, est le grand-père d'Albert-Louis-Eugène (1861-1956), créateur de la Léonardsau.

Ici s'arrête la liste des grandes figures de la famille de Dietrich,à part celle du fondateur de la Léonardsau, évoqué plus loin mais qui ne se rattache qu'indirectement à la dynastie industrielle proprement dite.

A partir de la fin du XIXe siècle, l'entreprise de Dietrich subit de plein fouet le contrecoup des événements politiques : la guerre de 1870, l'annexion allemande, le retour à la France après la première guerre mondiale, le drame de la deuxième guerre mondiale… Cette histoire a inspiré le téléfilm Les deux Mathilde.

En même temps, le tableau généalogique montre que le réseau de la famille de Dietrich devient extrêmement complexe. Les parts de l'entreprise se répartissent entre différents héritiers aux attaches familiales parfois croisées. On y retrouve beaucoup de noms de la bourgeoisie alsacienne et protestante : à côté des nombreux Dietrich, les Turckheim (qui créent une nouvelle branche industrielle à Lunéville, dans la Lorraine restée française), Renouard de Bussierre (propriétaire du château d'Ottrott, l'actuel Foyer de Charité), Vaucher, Schlumberger, Schloesing, Mellon, Grunélius…

Cette évolution est bien retracée dans les ouvrages publiés par l'Association de Dietrich (que préside M. Henri Mellon) et en particulier dans celui de l'historien Michel Hau : La maison de Dietrich de 1684 à nos jours (Ed. Oberlin, 1998).

Cependant, certains éléments permanents peuvent être soulignés :

- D'abord, pendant la période allemande, un patriotisme français incontestable, malgré toutes les concessions qui doivent être faites aux autorités pour la survie de l'entreprise.

Alors que le frère du patriarche Albert de Dietrich avait été député de Wissembourg, son fils Eugène-Dominique (1844-1918) est député de l'Alsace au Reichstag, mais député « protestataire », de 1888 à 1893. C'est lui qui crée avec les Turckheim la société Lorraine-Dietrich de Lunéville. Le français reste la langue de l'entreprise et, le 14 juillet, les ouvriers alsaciens sont emmenés à Lunéville pour célébrer l'ancienne fête nationale.

En 1914, le fils aîné du septuagénaire, Frédéric, et ses trois gendres combattent dans l'armée française, tandis que son deuxième fils Dominique porte l'uniforme allemand.

Dominique (1892-1963), qui dirigera l'entreprise à la mort de son père, sera expulsé d'Alsace en 1941.

- Autre caractéristique : l'adaptabilité. Pour faire face à l'évolution politique et économique, l'entreprise ne cesse de se diversifier. Après 1871, elle a perdu l'essentiel du marché français pour le matériel ferroviaire et doit se reconvertir sur de nouvelles productions : fonte d'ornement (les vasques de la Léonardsau), fonte émaillée pour le matériel sanitaire et les ustensiles de cuisine, poêles et calorifères (pour le chauffage de la cathédrale de Strasbourg), ponts métalliques (le pont du Corbeau à Strasbourg), charpentes métalliques (le Palais du Rhin), grande scierie (pour parquets, traverses de chemin de fer, wagons en bois…), socs de charrue à Mousterhouse, etc.

-Il y a plus : Eugène de Dietrich est épris de modernité et se lance dans l'aventure automobile, avec Adrien de Turckheim, directeur de l'usine de Lunéville. Ils achètent le brevet Bollée : construction de l'automobile De Dietrich-Bollée (1897). Eugène fait venir à Reichshoffen le tout jeune Ettore Bugatti, qui volera bientôt de ses propres ailes et s'installera à Molsheim. (Photo de l'automobile De Dietrich-Bugatti de 1903).

 

 

Cependant, Eugène est déçu par le manque de retombées commerciales et abandonne la construction automobile en 1904. Il met l'accent sur la fabrication de tramways et son fils Dominique crée en 1933 un prototype d'autorail commandé ensuite par la SNCF. En 1960, le Général de Gaulle utilisera encore l'autorail De Dietrich pour ses déplacements présidentiels.

 

 

- La dimension spirituelle : même si l'engagement personnel des dirigeants industriels n'a plus la même signification qu'au XIXe siècle, il convient de citer le nom d'une personnalité remarquable, dans la lignée des grands ancêtres de cette famille, celui de Suzanne de Dietrich (1891-1981). Fille de Frédéric de Dietrich, elle est ingénieur et membre du conseil d'administration de l'entreprise, mais elle est aussi théologienne, créatrice de la CIMADE (aide aux réfugiés et déportés), animatrice du renouveau biblique et grande figure du mouvement oecuménique.

Le baron Albert de Dietrich (1861 - 1956), créateur de la Léonardsau

Petit-fils du grand industriel Albert de Dietrich (1802-1888), Albert Louis Eugène de Dietrich, né en 1861, est ingénieur civil des Mines. Il participe dès l'âge de dix-sept ans aux conseils de l'entreprise familiale (1878-1884), décide de réintégrer la nationalité française en 1882, s'installe à Paris et, après son service militaire, représente l'entreprise pendant deux ans (1890-91) en Amérique du Sud (Chili, Pérou, Bolivie).

Après un riche mariage en 1992 avec Marie-Louise Lucie Hottinguer (fille du baron Rodolphe Hottinguer, régent de la Banque de France), il semble s'être désintéressé progressivement des activités industrielles, l'entreprise passant sous le contrôle d'une autre branche de la famille.

Albert Louis Eugène n'est pas un Dietrich comme les autres : il n'a pas d'enfants, alors que la famille a toujours eu chez eux une place importante (Jean Dietrich avait eu seize enfants), il ne s'implique pas dans l'entreprise et vit de ses rentes, il a un tempérament d'artiste, de dilettante et de collectionneur.

Albert de Dietrich a quatre résidences principales : outre la Léonardsau qu'il acquiert et aménage à partir de 1899, mais où il ne séjourne que quelques mois par an, il a un domicile à Strasbourg, qui n'est autre que la villa Greiner, belle demeure Art nouveau construite en 1884 et qui est aujourd'hui le musée Tomi Ungerer, une autre résidence à Paris, 83 boulevard Malesherbes, et, à la fin de sa vie, une villa à Cannes de style Art Déco, la villa Araucaria, construite en 1925 et s'ouvrant sur un beau jardin étagé.

Il se consacre à son talent de peintre amateur, qui n'a pas le niveau de ses voisins et amis du cercle de Saint-Léonard, à ses collections d'art, très éclectiques, et qu'il lèguera en grande partie aux musées de la ville de Strasbourg par trois donations successives (1923-25, 1929, 1950), et à une activité intense de mécène, de défenseur de l'identité alsacienne et de la culture française en Alsace.

Il est en effet, et cette fois comme le reste de sa famille, d'un patriotisme intransigeant. Pendant la première guerre mondiale, il est officier-interprète dans l'armée française. Il publie en 1917 un opuscule intitulé « Alsaciens, corrigeons notre accent », préfacé par Maurice Barrès, puis deux ouvrages sur la naissance de la Marseillaise et, en 1918, « Alsaciens-Lorrains, nos frères ».

La personnalité d'Albert de Dietrich se reflète bien au domaine de la Léonardsau, qu'il a acquis en 1899 et qu'il a, tout au long de sa vie, édifié, agrandi et transformé. Il le vendra en 1950 au général Gruss, ancien gouverneur militaire de Strasbourg, qui le revendra en 1970 à la ville d'Obernai.

La Léonardsau, c'est d'abord une oeuvre française :

Même si le visiteur non initié peut avoir l'impression que le Château, terme que n'utilisait pas les Dietrich, présente une certaine lourdeur germanique, caractéristique de son époque, ce n'était certainement pas l'intention de son fondateur.

Albert de Dietrich a fait appel à un jeune architecte parisien, Louis Feine (1868-1949), imprégné des conceptions de Viollet-le-Duc, futur auteur en 1902 de l'hôtel Lalique à Paris (40 cours Albert 1er), mais son oeuvre initiale à la Léonardsau sera complétée, selon les exigences du propriétaire, par trois autres étapes de construction confiées à différents architectes (avant 1909, en 1909-1910 et en 1929), d'où l'aspect final très composite.

Pour le parc, Dietrich fait appel, à partir de 1905, à un autre Français, celui-là déjà très célèbre, Édouard André (1840-1911), premier titulaire de la chaire de paysagisme à l'Ecole d'Horticulture de Versailles, créateur de parcs à Paris (les Buttes-Chaumont) et dans de nombreux pays étrangers (Hollande, Danemark, Suisse, Angleterre, Italie), et ayant participé aussi à des aménagements de jardins en Alsace (la Robertsau, Schoppenwihr). L'oeuvre d'Édouard André à la Léonardsau sera poursuivie par son élève, le Belge Jules Buyssens (1872-1958), qui aura aussi une brillante carrière internationale.

La Léonardsau est aussi, et peut-être surtout, une oeuvre alsacienne :

Le site géographique, face au Mont Sainte-Odile, est emblématique de l'amour du baron de Dietrich pour sa province natale. L'architecture du bâtiment s'inspire des traditions locales : utilisation du grès rose des Vosges, décor de boiseries et de colombages. Passionné pour l'art de la Renaissance, le collectionneur impose à ses architectes de réutiliser des éléments architecturaux qu'il a réunis : porte de l'ancienne église d'Obernai, encadrements de fenêtres, façade empruntée à l'ancien palais du Landgraviat autrichien d'Ensisheim, cloche de bronze de Mathieu Edel (1756), coq en fer forgé, pignon crénelé… A quoi s'ajouteront d'ailleurs des éléments d'art italien ou espagnol !…

Pour l'aménagement intérieur, reconstitution d'une « Stube » alsacienne, avec un superbe poêle en faïence du XVIII e siècle, décoration des salons confiée à des artistes du Cercle de Saint-Léonard, en particulier Charles Spindler, sur des thèmes d'histoire locale (Sainte Odile, Herrade de Landsberg).

Mais c'est surtout l'insertion du château dans son parc qui donne à la Léonardsau son caractère original et qui en fait un ensemble unique, une véritable oeuvre d'art. Nous sommes nombreux ici ce soir à faire partie de l'association des Amis de la Léonardsau et du cercle de Saint-Léonard.

Nous serons heureux d'accueillir tous ceux qui voudront nous rejoindre et rendre ainsi hommage à la créativité du baron Albert de Dietrich, onzième descendant d'une grande lignée qui a fait honneur à l'Alsace et à la France.

Avec tous nos remerciements à Monsieur Henri MELLON, président de l'Association de DIETRICH.